La canne, au cours des millénaires qui ont précédé
l'ère industrielle, s'est imposée, avec le miel,
comme le fournisseur privilégié de sucre de l'humanité.
Elle renfermait, en effet, un sucre facilement accessible, de
forte concentration, dont l'extraction artisanale était
relativement simple et la conservation aisée: le saccharose.
Les origines
La canne à sucre, cette grande herbe tropicale conservera
le monopole des plaisirs sucrés pendant près de
3000 ans, jusqu’à l’arrivée au XIX°
siècle de sa rivale : la betterave à sucre.
Originaire de Nouvelle-Guinée et des îles avoisinantes,
la canne y fut certainement mise en culture plus de mille ans
avant notre ère. De là, elle entreprit le grand
voyage qui devait d’abord la mener en Inde, puis en Chine.
Encore fallait-il apprendre à en extraire le sucre : les
Indiens inventent les premières techniques de transformation
et le baptisent : tous les noms européens du sucre (sugar,
zucker, zucchero, azucar...) viennent du sanscrit : “ sarkara
”.
Et c’est en Inde, vers 325 avant J.C., qu’Alexandre-le-Grand
rencontre ce fameux "roseau qui produit du miel, sans le
concours des abeilles" et le rapporte en Occident. Quelques
échanges commerciaux s’amorcent, mais la culture
de la canne ne dépasse toujours pas les frontières
de l’Inde.
Le sucre dans l'Antiquité
Les Grecs et les Romains apprennent à le connaître,
mais en font un usage essentiellement thérapeutique. “
Il existe une espèce de miel concret appelé sucre.
Il ressemble au sel par sa consistance et craque sous la dent
”, nous dit Dioscorides, au I° siècle qui recommande
l'eau de sucre pour les reins, l'estomac, les intestins et la
vessie.
Il faut attendre le VI° siècle pour que la canne se
rapproche et s’installe en Perse (Iran), où les techniques
de culture et de transformation vont sans cesse s’améliorer.
C’est certainement là que sont inventés les
pains de sucre, plus aisément transportables.
Le sucre et la conquête arabe
Alors qu’il lui avait fallu près quinze siècles
pour faire le trajet Inde-Iran, la canne en mettra moins de deux
pour être présente dans tout le bassin méditerranéen.
C’est le début de l’aventure qui lui fera conquérir
le monde entier.
Les conquérants arabes font sa connaissance en Perse et
l’adoptent immédiatement. La canne à sucre
les suivra dans toutes leurs implantations : au VIIe siècle,
elle est présente en Palestine, au VIIIe, en Syrie et en
Egypte où les plantations se multiplient le long du Nil,
et au IX° dans le royaume Arabo-Andalou du sud de l’Espagne.
Elle s’installe aussi dans les îles : Chypre, Crète,
Malte et la Sicile.
En bons jardiniers, les Arabes développent les techniques
culturales notamment l’irrigation et en bons ingénieurs,
ils perfectionnent les techniques d’extraction et de transformation.
Leurs cuisiniers ne sont pas en reste et inventent les premiers
sirops et pâtisseries au sucre.
Les croisades et la domination vénitienne
Les Croisés ne restent pas de marbre devant tant de douceurs
et s’empressent de faire connaître dans leurs pays
respectifs cette étonnante nouveauté. Comme ils
ne dédaignent pas de faire des affaires, ils deviennent
planteurs, notamment dans les îles qu’ils ont reprises
aux Arabes. Et c’est Venise qui s’octroie le monopole
du commerce du sucre avec Bruges puis Anvers comme points de diffusion
vers l’Europe du Nord.
Les succès portugais
Mais au XV° siècle, le jeu commence à changer
de main. Dans les îles méditerranéennes, les
rendements ne sont plus très bons : la canne est une plante
exigeante qui appauvrit très vite les sols. D’autre
part, la réussite de Venise fait à la fois des émules
et des envieux.
La culture et la transformation du sucre demandent des capitaux
importants que d’autres que les Vénitiens sont prêts
à apporter: les Génois, les Espagnols, les Portugais,
les Flamands.
Ce sont les Portugais qui vont remporter la manche.
Excellents navigateurs, ils sont animés par l’esprit
des grandes découvertes. Dès la moitié du
XV° siècle, ils installent des plantations et des raffineries
à Madère. Des marchands des Flandres et d’Italie
s’installent et assurent l’exportation du sucre vers
La Rochelle, Rouen, Gênes, Venise, Bruges, l’Angleterre.
Ils répètent l’expérience à
Sao Tomé, en Afrique.
Mais tout cela n’est que le prémisse du grand saut
vers l’Amérique... .
Le sucre de canne à la conquête
de l’Amérique
Les Conquistadors partaient à la recherche d’or
et d’épices. Pour les épices, ce fut à
peu près raté, mais la canne à sucre leur
sauva la mise.
Dès son second voyage, en 1493, Christophe Colomb introduisit
à Hispaniola (Saint-Domingue) des plants de canne à
sucre en provenance des Canaries.
Le sucre devint très vite le premier enjeu du commerce
international ainsi que son corollaire : le trafic d’esclaves.
À partir de Madère, les Portugais acheminent technologies
et matériel et ils restent maîtres du jeu jusqu’en
1630. Puis ce sont les Anglais et les Français aux Antilles
qui prennent le relais.
Au début du XVII° siècle, les colonies françaises
des Antilles sont des colonies de peuplement, et les premières
plantations de canne ne commencent qu’en 1643 après
l’échec de la culture du tabac. Pour concurrencer
les produits de Madère ou des Canaries qui faisaient la
fortune des Portugais et des Espagnols, les Anglais et les Français
préférèrent une main-d’œuvre corvéable
à merci.
Au début de l’exploitation des colonies, on fait
travailler la main-d’oeuvre locale, qui ne tarde pas à
être exterminée, non seulement par les massacres,
mais aussi par le travail, les épidémies, l’alcool.
Très vite les sucreries se multiplient à la Martinique,
la Guadeloupe
et Saint-Domingue. En une trentaine d’années (1720-1750)
un quasi monoculture s’installe et transforme Saint-Domingue
en une " usine à sucre ".
En métropole ce sont les raffineries qui fleurissent :
à Nantes et Bordeaux, mais aussi Marseille, Rouen La Rochelle.
Le XVIIIe siècle sera le siècle de la domination
française et le sucre devient l’élément
majeur de l’économie et donc de la politique européenne.
Une bonne partie de la deuxième “ guerre de cent
ans ” (1688-1815) entre la France et l’Angleterre
a pour but la maîtrise du commerce du sucre.
La France n’hésitera pas, en 1763, à perdre
le Canada au profit des Anglais plutôt que ses “ isles
à sucre ”.
La rivale venue du froid
Modeste, pendant des siècles, la betterave a caché ses vertus.
En 1747 : Andreas Sigismund Marggraf, chimiste
berlinois, prouve que le sucre de betterave et le sucre de canne
sont identiques. En 1798, Franz Carl Achard, son élève,
produit le premier sucre de betterave. La première usine
est créée en Silésie avec le soutien financier
de Frédéric-Guillaume III, mais ce n’est pas
un franc succès.
En 1806 : A Berlin, Napoléon promulgue
le décret connu sous le nom de “ blocus continental
” qui fut une aubaine pour le développement du sucre
de betterave.
En effet, la victoire de Trafalgar assurait à l’Angleterre
la maîtrise des mers et du commerce mondial, empêchant
les marchandises françaises de sortir et d’entrer
dans les ports. Autant dire que le sucre des Antilles commençait
à faire cruellement défaut. La riposte de Napoléon,
interdisant toute marchandise anglaise sur le continent a pour
but de ruiner l’Angleterre et d’assurer à la
France la place de première puissance économique
européenne. Le blocus fut un échec pour la France
mais pas pour la betterave, qui apparut comme un moyen de remplacer
la canne à sucre.
En 1812 : Benjamin Delessert présente
à l’Empereur des pains de sucre parfaitement réussis.
Il est le premier à réussir l’extraction en
grande quantité. Napoléon s’enthousiasme,
le décore, délivre 500 licences de fabrication et
ordonne la plantation de plusieurs milliers d’hectares de
betterave sucrière. C’est parti pour la betterave...
.
Un retour en force de courte durée
Le retour en force du sucre de canne à la chute de l’Empire
en 1814, faillit être fatal au sucre de betterave.
Les machines à vapeur progrès technologique remplaçant
les moulins à bras, se diffusent très lentement.
Elles apparaissent d’abord sur les îles anglaises,
avec l’abolition de l’esclavage ; 1834 pour l’Angleterre
et 1848
pour la France.
L’abolition de l’esclavage, permet à la betterave
de prendre le relais de la canne et de se passer d’esclaves.
Les sucreries se multiplient en Europe.
La canne à sucre de nos jours dans le monde
et aux Antilles
Tous les pays ne sont pas en mesure de produire cet aliment devenu
indispensable même si les deux plantes dont il est extrait,
canne et betterave, se cultivent dans des conditions climatiques
fort différentes et si leur culture est assez répandue
sur la planète.
Pendant longtemps, la répartition de production entre canne
à sucre et betterave est restée stable, au bénéfice
de la canne. Depuis une quinzaine d’années, l’avantage
de la canne s’amplifie régulièrement. Elle
atteint actuellement plus de 70% de la production totale de sucre
dans le monde.
Le sucre de canne est la source principale de sucre produit dans
le monde.
En 1995/1996, avec 86,94 millions de tonnes, la canne représentait
70,6 % de la production mondiale.
En 1999/2000, elle atteint 96,99 millions de tonnes et représente
72,2 % du sucre mondial.
La France est le seul pays de l’Union Européenne,
avec l’Espagne, à cultiver la canne à sucre.
L’industrie française du sucre de canne est localisée
dans 3 départements d’Outre-mer : la Réunion
dans l’Océan Indien, la Guadeloupe et la Martinique
aux Antilles. Cultivée de manière traditionnelle,
la canne est destinée à la fabrication de sucre
brut, mais également de rhum.
Plantation en 2000/2001 : 24 000 hectares à La Réunion,
13 000 en Guadeloupe, 3 000 en Martinique.
Production moyenne de sucre : 6 % de la production française
de sucre, soit environ 263 000 tonnes (quota fixé par un
règlement européen).
Les campagnes sucrières s’étendent du 15 juillet
au 15 décembre à La Réunion et de février
à juin/début juillet en Martinique et en Guadeloupe.
En décembre 2003, le CEDUS émet un mémo statistique
sur la campagne sucrière 2002-2003.
Sur cette période, 2,77 millions de tonnes de cannes ont
été récoltées sur 43 945 ha et 250
350 tonnes de sucre (valeur exprimée en sucre blanc) ont
été produit par 5 sucreries dont :
- 2 sucreries à la Réunion, qui ont produit 189
700 t;
- 2 sucreries à la Guadeloupe, qui ont produit 61 076 t;
- et 1 sucrerie à la Martinique, qui ont produit 5 117
t.