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Conditions historiques

Étudié dans sa dimension historique, l’architecture antillais est un fait culturel. Au cours des différentes phases d’une histoire brève mais formidablement riche, chaotique et complexe.
La culture antillaise n’est pas la juxtaposition, ni le carrefour des cultures importées.
Le mode d’habiter antillais est une création originale du produit d’un cadre et de conditions historiques précises mais l’architecture entretien une relation ambiguë avec l’histoire.
L’histoire des Antilles françaises se divise en quatre grandes phases.
La période des débuts de la colonisation s’étalant de 1635 jusqu’à la fin du XVIIème siècle.
La période du sucre et de l’esclavage et de l’abolition définitive de l’esclavage, de la fin du XVIIème siècle à 1848.
La période de la départementalisation, post-esclavagiste où se sont fixés les structures sociales, de 1848 à 1946.
La période de « l’assimilation », d’après 1946, marquée par la francisation des structures et des mentalités à partir des années 60.
Ce découpage schématique fait ressortir les grandes phases distinctives de la formation de la société antillaise.
La période de la fin du XVIIème siècle à 1848 marque la stabilisation de la structure socio-économique; constituant ainsi une communauté humaine spécifique et homogène.
Avec les premiers colons et les premières installations, commence l’expérience architecturale antillaise. Précédant donc les autres créations culturelles.
En 1635, les premiers colons français débarqués en Guadeloupe ont un seul objectif, occuper les terres et les mettre en valeur. Les pionniers, défricheurs se distingues des précédents aventuriers.
L’occupation des sols implique l’élaboration d’un habitat, qui concrétise l’appropriation du sol par le nouvel occupant. L’occupation du sol est organisé par le « retranchement aux 50 pas de seigneurie » géré par la compagnie des Îles d’Amérique.
Les premiers colons français qui débarquèrent aux Antilles, n’étaient pas sans expériences dans la construction en milieu tropical. Ils disposaient de l’expérience espagnole, installés dans les grandes Antilles.
Il n’existe pas réellement de précisions sur les premières habitations mais selon toute vraisemblance, elles s’apparentaient à des abris.

Le Père Labat qui décrit les défricheurs de la fin du XVIIe siècle note
« On commence d’abord pour faire quelques cases de menu bois, que l’on couvre avec des feuilles de palmistes, de latanier ou de roseaux, après quoi on abat les arbres, en commençant à défricher par l’endroit où l’on veut faire le principal établissement.
La plupart des habitants ont la mauvaise coutume d’abattre les arbres les uns sur les autres, comme font les Caraïbes, et d’y mettre le feu quand ils sont secs, sans se mettre en peine si ce sont des bois propres à bâtir ou non, ou si le temps est propre pour les abattre et les conserver ; mais ceux qui ont du bon sens et de l’économie aiment mieux n’aller pas si vite et conserver tous les arbres qui sont bons à faire des planches, du cartelage, des poutres et autres bois de charpente, ce qui est un profit considérable, surtout à présent que les bois à bâtir deviennent très rares et par conséquent très chers ».

En revanche, pour se protéger, les colons bâtissent des fortins, en palissades puis en pierres, inspirés de l’architecture militaire du vieux continent.
Les premiers colons disposent également de l’expérience du mode d’habiter Caraïbe.

« Ils (les caraïbes, Callinagos) sont séparés par familles et ces familles sont composées de plusieurs ménages qui demeurent ensemble et sont comme des hameaux sous le père de la famille ; les fils et filles duquel sont mariés et ont chacun leur case. Ils en font premièrement une grande commune à tous de soixante, quatre-vingts et cent pieds de long, plus ou moins qu’ils appellent KAREBET. Autour de cette grande, ils en font de petites pour chaque mesnage.
Ces cases sont faites de fourches d’arbres plantées en terre, jointes avec d’autres pièces de bois, qui tiennent de l’un à l’autre. Là-dessus ils mettent des chevrons qui vont jusqu’à terre et couvrent le tout de feuille de latanier ou de roseau. On n’y vois goutte qu’à la lueur du feu qu’ils y font ou par le trou par lequel ils entrent qui est hault de deux à trois coudées. Les femmes nettoient les cases et les garçons le karebet, et la place autour. Le jour les hommes y mangent et la nuit se retirent dans les petites cases pour se coucher ». (De l’origine, religion et autres façons de faire des Caraïbes, appelés communément sauvages, anciens habitants de la Guadeloupe, par le Père Ramond BRETON, Edition « ANNALES DES ANTILLES, n° 11).

Voici la description que donne le R. P. Du Tertre du Carbet, dans son « Histoire Générale des Antilles » :
« Au milieu de toutes ces Cases, ils en font une grande commune qu’ils appellent Carbet, lequel a toujours soixante ou quatre-vingts pieds de longueur et est composé de grandes fourches hautes de 18 ou 20 pilds, plantées en terre. Ils posent sur ces fourches un Latanier, ou un autre arbre fort droit qui sert de faist, sur lequel ils ajustent des chevrons qui viennent toucher la terre, et couvrent de roseaux ou de feuilles de Latanier ; de sorte qu’il fait fort obscur dans ces Carbets, car il n’y entre aucune clarté que par la porte, qui est si basse, qu’on n’y saurait entrer sans se courber. Les garçons ont le soin de le nettoyer et balayer, et mesme tout autour d’y celui ».

Le mode d’habiter des Callinagos (caraïbes) ne put être transposé dans la colonisation, tant il était éloigné des conceptions culturelles et de développement du projet des colons.
Le Carbet était un habitat éprouvé au milieu local. Il inspira naturellement les premiers colons par les éléments convertibles et utilisables, dans leur logique d’habitat.

On retrouve donc dans les premières cases coloniales, l’orientation face à la mer, la séparation entre les communs et l’espace intime ainsi que l’espace-foyer séparé de la case. Les caractéristiques Caraïbes permettent de s’adapter au climat et aux vents antillais.

Cette première ébauche de l’habitat antillais est liée à l’occupation et à la mise en valeur du sol. La case et ses espaces ont vu le jour dans les conditions d’une économie de pionniers, devant défricher une parcelle individuelle.

Cette économie se distinguait par l’étroite symbiose entre la propriété et le petit cultivateur.

Les espaces formant la concession répondaient aux besoins de production, de consommation et de logement.

« Libéré, l’engagé d’hier, en passe de devenir maître de case taillait dans un bois résistant à la pourriture et aux insectes, ses poteaux de case qu’il songeait parfois à garnir d’une semelle ; dans les endroits marécageux il trouvait des roseaux, il pouvait les ficher simplement en terre côte à côte et les relier transversalement par d’autres préalablement fendus en deux. Alors, si l’on n’ajoutait rien de plus, la lumière pénétrait dans la case comme dans la cage d’un oiseau, sans fenêtres.
Une épaisse couverture de feuilles en rendait le séjour plus agréable que celui des chaumières de France, au dire des anciens chroniqueurs. A la fin du siècle, le P. Labat signale le matériau idéal pour ce genre de construction : le palmiste, dont le tronc brûlé seulement à l’extrémité qu’on enfonce dans le sol, fournit les poteaux ; fendu en deux, il procure encore sablières, sol, faîtages et chevrons ; fendu en huit ou dix parties, il donne des lattes où l’on peut tailler les chevilles qui les fixent ; les feuilles reliées ensemble par leurs folioles tressées sont les tuiles végétales les plus résistantes puisqu’elles peuvent tenir le toit de 8 à 10 ans. La case comportait ordinairement trois pièces, une salle, une chambre et un garde-manger, ce dernier de, tradition européenne, a disparu plus tard. (nota Bertrand : on observe la même disposition dans les cases caraïbes décrites par le R. P. Du Tertre).
Son toit était bas afin d’offrir moins de prise aux coups de vent, elle apparaissait propre, quelquefois coquette, et sa légèreté, l’assemblage des cloisons au moyen de chevilles offraient l’avantage de la déménager aussi facilement crue le mobilier qu’elle abritait « .
(Les Défricheurs et les petits colons de la Martinique au XVIIe siècle, Père Delawarde).

Durant cette première période coloniale, l’écart social entre les petits colons, les engagés et les esclaves est profond. Cependant, les conditions matérielles d’existence ne diffère pas énormément. La case constitue la règle même de l’archétype de l’architecture antillaise. Passée les premières années de la colonisation, on constate l’apparition d’une architecture plus élaborée dans la conception comme dans les matériaux.

Les cases devinrent des maisons, construites en pierres de tailles et moellons.

Le Gouverneur, Jacques Dyel du Parquet fit construire en 1636 (38), la première maison en pierres de taille au Quartier Monsieur, dans la commune du Carbet en Martinique. Les Caraïbes (Callinagos) étonnés, essaieront de pousser de l’épaule afin d’en mesurer la résistance.

Les officiers et les marchands, comme à Saint-Pierre, bâtissent des maisons en revêtues de planches, dites « de charpenteries »; couvertes d’essentes ou même de tuiles de Hollande que les navires hollandais apportaient comme lest. Ce type de construction est resté assez rare.

Par contre, plusieurs exemples attestent de constructions en bois, chevillées, préfabriquées et par conséquent démontables. La case est le point de départ du mode d’habiter du début de la colonisation. Elle apparait comme un essai d’adaptation aux conditions géographiques et socio-économiques nouvelles. Les années 1660, amorcèrent le développement de la culture de la canne à sucre. pour en devenir la principale vers la fin du XVIIème siècle.

L’Habitation-sucrerie et l’esclavage s’imposent dans le paysage antillais. Ils dureront jusqu’au milieu du XIXème siècle. L’Habitation devint un espace construit dans un premier temps, puis un espace sociabilisé avec l’augmentation de la main-d’œuvre.

On constate une rupture nette avec la période des pionniers.

Sur la propriété de l’Habitation, on distingue deux ensembles qui s’opposent, la maison du maître et les cases des nègres.

Les cases des esclaves sont regroupées en quartiers, ordonnées en files séparées par des ruelles. Non loin des bâtiments et des parcs à bestiaux, en contrebas de la maison du maître, à bonne distance des jardins vivriers.

1848, l’année de l’abolition de l’esclavage introduit une rupture de taille sur le plan de l’organisation socio-économique.

La période post-abolitionniste marque l’éclatement de l’Habitation-sucrerie qui cède la place aux grosses concentrations foncières et aux usines centrales. Elle marque également les modifications de l’habitat des esclaves, dues à leur libération.

L’architecture militaire évolue en parallèle. Vers la fin du XIXème siècle, la pierre cède sa place au béton.

Dès le début du XXème siècle, tout un petit monde d’artisans, de personnel de commerce, s’installe dans les quartiers populaires des villes antillaises. Ils reproduisent le mode d’habitat rural. A Fort-de-France, les quartiers de Sainte-Thérèse et des Terre Sainville en sont les résultats.

De véritables faubourgs se construisent à Pointe à Pitre et à Basse Terre, les faubourg Frébault et Isaac et le quartier de la Darse… .

Les conditions sanitaires sont déplorables. Petit à petit, les municipalités vont les assainir et permettre l’accession à la propriété mais aussi en y construisant des églises, des écoles, des trottoirs… .

Dans les années 50 et surtout dans les années 60, de très légères constructions en bois et en tôle ondulée sont bâtis avec la fermeture des usines.

De nombreux quartiers spontanés vont s’ériger sur les mornes environnant les villes ou parfois sur des marécages: véritables bidonvilles, les quartiers de Lauricisque à Pointe à Pitre, de Volga Plage ou de Trénelle ou encore de Texaco à Fort de France.

Avec l’amélioration des conditions sanitaires, on assiste à la « durcification » des habitations.

Les différentes catastrophes offrent aux architectes reconstructeurs, de nouvelles voies artistiques et de nouveaux champs d’expérimentations pour l’emploi des nouveaux matériaux.