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Déc 09

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Une histoire de Noël, le houx

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Martiniquaise, l’Illustration, 23 novembre 1935

         Un goret ! Man Anna aurait donné beaucoup pour un petit cochon. Elle se voyait l’élever pendant toute une année selon les sages préceptes des campagnes. Un cochon, voyez-vous, question manger, c’est mieux que les enfants. ça se nourrit de rien. Des rognures de pain, des pelures de fruits, des fanes de légumes, les maigres restes des repas, suffisent à son régal. Dès que décembre pointait l’oreille, elle se voyait parcourir les marchés pour acheter piments, belles tresses d’oignons France, bouquets d’échalotes et de cives, mannes de sel gris qu’elle mettrait à l’abri dans des jattes de grès, brassées d’épices pour parfumer le sang. Elle se voyait à la tête de jambons gigantesques, de côtelettes en cascade, de montagnes de petits pâtés créoles, de chapelets de boudins suavement pimentés. Ah, si elles pouvaient la voir, Marraine Charlotte, Man Gabou et même Joséphine, sa da, toutes trois expertes cuisinières, en pâliraient de jalousie !

         Dès les premières semaines de l’avent, la tête toute plongée dans son enfance, elle fredonnait, à l’intention de ses enfants, comme Man Titi et Man Gabou l’avaient fait avant elle et comme je m’efforce aujourd’hui, par disques interposés, d’en maintenir la tradition :

Michaud veillait
La nuit dans sa chaumière
Près du hameau
En gardant son troupeau
Le ciel brillait
D’une vive lumière
Il se mit à chanter
Je vois, je vois
L’étoile du berger

           Mais Noël ne fut jamais pour moi une fête joyeuse. L’humeur de Man Anna s’aigrissait à mesure qu’approchait le jour saint. Elle débarquait de son rêve antillais et replongeait dans la grisaille ou — c’était selon — dans la noirceur de notre quotidien. Tout en se demandant sur quel arbre de Noël, elle pourrait bien les installer, elle sortait, parce que ne pas le faire serait baiser les bras, le carton où l’hiver dernier, elle avait rangé les guirlandes, les boules multicolores et les petites bougies à mettre au bout des branches. Seule le montage de la crèche semblait lui apporter un peu d’apaisement. Bientôt, elle ne supporta plus nos voix qui reprenaient, bien gentiment pourtant, les rengaines de Noël que la radio ne cessait pas de suriner. Non, Mon beau sapin, Noël blanc, Petit papa Noël, ce n’était pas pour elle ! Ici c’était le froid. Ici c’était la pauvreté. Ici c’était l’humiliation. Elle se sentait trahie. Alors, tous les après-midi, elle enfilait sa gabardine et s’en allait courir les bureaux d’aide sociale. Elle revenait furieuse.
          — Ces dames patronnesses qui me disent que je fais trop d’enfants ! Mais pour qui se prennent-elles ? Faut-il pour satisfaire ces cocos secs que je vous tue l’un après l’autre ? Hein, c’est peut-être ça qu’elles attendent pour me venir en aide.
Le comble fut atteint le vendredi lorsque Lannig ramena sa quinzaine. Man Anna ne prit pas la peine de compter les billets. Il lui suffit de palper l’enveloppe puis de l’enfouir dans la poche de sa blouse d’un geste plein de mépris pour enfoncer Lannig à six pieds sous la terre.
          — Merci, Lannig, vraiment, merci pour tout ! ajouta-t-elle avec ce tchip dédaigneux des lèvres en cul-de-poule que les femmes créoles exécutent si bien.
         Elle n’écarta pas les bras d’un geste fataliste ; elle ne bomba pas non plus la poitrine ; elle ne roula pas des pupilles sous ses paupières lasses ; elle ne posa pas davantage ses mains en éventail sur ses hanches. Non, elle ne fit rien de ça, mais ce fut pire. Elle courut s’enfermer dans la chambre conjugale dont elle claqua la porte avec violence. Or, lorsqu’elle entrait en bouderie, Man Anna pouvait tenir une semaine sans desserrer les lèvres et, quand, enfin, elle consentait à rompre son silence, ce n’était d’abord que pour les choses essentielles, et par monosyllabes.
         Instruit par l’expérience, Lanning avait passé l’après-midi à peaufiner ses arguments… des balourdises du genre : « Je ne suis pas le seul coupable… J’ai décidé de mettre de l’ordre dans ma vie et cette fois-ci sera la bonne… Fais-moi confiance… Nous allons nous en sortir… ». Il le savait d’avance, c’était peine perdue. Aussi, lorsque survint le moment capital, après avoir vaguement bredouillé deux ou trois phrases incohérentes, cette fois, encore, il baissa les épaules.
        — Viens, finit-il par me dire en me montrant la porte, nous avons du travail dehors.
        C’était toujours la même échappatoire.
       Courant le long de la Penfeld jusqu’au hameau du même nom, la route de Villeneuve était, l’été, la plus charmante des promenades. Aux beaux jours, si le front familial était calme, le dimanche, dès le repas de midi achevé, toute la nichée partait. Pour l’occasion, Man Anna enfilait sa belle robe en cotonnade qui lui donnait l’allure d’une jeune fille et Lanning, munit de son petit Instamatic, conscient sans doute de la fragilité de ces instants, n’arrêtait pas de mitrailler son petit monde. Mais aujourd’hui tandis que nous nous enfoncions dans la nuit froide ni Lanning ni moi ne pensions à ces escapades bucoliques. Le vent brutal de décembre prenait la route en enfilade la transformait en antichambre de la mort. Du moins, était-ce là l’idée que ma jeunesse impressionnable pouvait se faire d’elle.
         — Relève ton col et enfonce bien ton passe-montagne ! dit Lanning inquiet de me voir grelotter.
        Alors que nous traversions le hameau, et je me demande encore si c’était un mirage dû au froid, une jeune fille blonde, fragile comme un elfe, apparut devant nous pour se fondre aussitôt, sans qu’on n’ait pu mesurer si, en matière de fée, elle était Mélusine, Viviane ou Carabosse, dans l’ombre énigmatique d’une porte cochère. Par contre, ce dont je me souviens, c’est qu’elle portait, chose très rare à l’époque, une paire de jeans étroits qui lui collaient aux jambes comme une peau de requin.
        — On voit toutes ses formes ! dit Lannig d’une voix égrillarde.
       Ce fut la première que j’entendais sortir de sa bouche quelque chose qui donnait à penser qu’une femme pouvait être autre chose qu’une mère ou une sœur. Lui-même en fut si gêné que plus jamais, même lorsque je devins un homme d’expérience et de sens, il ne tenta d’instaurer entre nous cette complicité équivoque de mâles.
        Dès que nous fûmes dans les bois, Lanning, oubliant la contrescarpe de silence qui s’était élevée entre nous, redevint, avec une ferveur que je ne lui connaissais pas, le petit campagnard qu’il était à mon âge. Jamais je n’oublierai le plaisir sans retenue avec lequel il me nomma les diverses essences des arbres que nous rencontrions, l’ardeur qu’il mit à détecter, sur l’herbe humide des halliers, le passage nocturne des petits animaux, sa joie à me montrer, sur l’argile rousse des fondrières, les empreintes menues du petit peuple des oiseaux.
Nous arrivâmes ainsi à un chemin de halage courant au long d’une pente gluante que couronnait, comme d’une perruque verte, un boqueteau de houx. Lanning posa son sac, cligna de l’œil pour apprécier l’inclinaison, cracha dans le creux de ses mains, s’empara de sa scie égoïne, puis se mit à grimper. Il ne fut pas long à atteindre le faîte où je le vis, les pieds calés sur une souche, étreindre dans sa main libre la hampe flexible d’un arbuste.
        — Tu peux venir, me dit-il, en attaquant l’écorce. A mon signal, tu croches dedans et tu soulages !
       La scie mordait déjà l’aubier et, cette fois encore, bien que j’en eusse l’habitude, je ne pus m’empêcher de remarquer que Lanning, à chaque fois qu’il travaillait, ouvrait et refermait sa bouche avec ce mouvement instinctif des mâchoires que l’on voit aux poissons jetés vivants sur le sable brûlant.
        — Soulage ! cria-t-il au moment où l’arbuste commençait à craquer.
        Je saisis l’arbre par le fût, puis, en évitant que la ramure ne s’abîme en glissant, j’accompagnais sa chute jusqu’au bas de la pente.
       En deux bonds attestant qu’il n’avait pas tout perdu de sa souplesse, Lannig me rejoint. Il sortit de sa poche une blague à tabac puis, posément, il entreprit de se rouler une cigarette.
        Je l’admirais.
        — Bon, dit-il, un reflet de malice jouant dans ses yeux gris, on ne quand même va pas chopper une contredanse ! Fichons le camp d’ici ! Qui sait, le garde champêtre n’est peut-être pas loin ? On a tout ce qu’il faut. Tu verras, pour un arbre de Noël, un houx, c’est tout aussi joli et bien plus résistant qu’un sapin.
         Juste au-dessous de nous l’eau verte de l’aber clapotait doucement.

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